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Jean VI Cantacuzène est l’un des personnages les plus remarquables de l’histoire byzantine. Il fut à la fois soldat, haut fonctionnaire, empereur (1347-1354), moine, historien, théologien et polémiste. Son œuvre fait de lui le meilleur témoin du 14e siècle byzantin, période mouvementée qui connut la désagrégation de l’administration byzantine, l’appauvrissement de l’État, le fractionnement du territoire en principautés, la menace grandissante des Bulgares, des Serbes et des Turcs, la domination commerciale des Occidentaux, les révoltes urbaines comme celle des Zélotes à Thessalonique et le fléau de la peste noire.

Témoin lucide de l’effondrement de l’Empire byzantin, Jean VI n’en fut pas un spectateur passif. Il marqua au contraire profondément l’histoire politique de son siècle. Il engagea toutes ses forces dans deux guerres civiles qui laissèrent l’empire exsangue – celle qui opposa Andronic II et son petit fils Andronic III de 1321 à 1328, celle qui l’opposa au parti de la Régence de Jean V Paléologue mené par Anne de Savoie et Alexis Apokaukos de 1341 à 1347. Jean VI prit dans sa carrière des risques considérables qui engagèrent jusqu’à la survie de l’Empire : il appela à son service les forces militaires du souverain serbe Stefan Uroš IV Dušan, qui se proclama empereur en 1346, il fit venir en Europe les troupes de l’émir turc d’Aydin Umur Pasha et il donna sa propre fille comme épouse à Orhan, émir de Bithynie et fils d’Osman, le fondateur de la dynastie ottomane.

 

Mais Jean VI est également le témoin et l’acteur de la vigueur exceptionnelle – et paradoxale – que connurent les lettres byzantines au 14e siècle. Déchu du trône impérial en 1354, il revêtit l’habit monastique sous le nom de Joasaph et composa alors une œuvre prolixe. Les Histoires, dont il est ici question (qui couvrent les années 1320 à 1363), ont été achevées en 1369. Admiré par la postérité, notamment pour sa langue – on a parlé de «l’œuvre historique la plus correcte, la plus atticisante de forme de toute la littérature byzantine» (H. Grégoire) – il s’agit d’un monument unique de l’historiographie de Byzance, qui tient autant des Mémoires du cardinal de Retz, pour le récit de l’action et le parti pris, que des Mémoires de Louis XIV à l’instruction du Dauphin, pour l’autorité royale de son auteur et ses jugements moraux.

Jean VI écrivit encore des traités polémiques contre l’Islam, contre les Juifs, pour l’union des Églises, en défense de l’hésychasme qui divisait alors l’Église byzantine, et d’autres textes dont certains demeurent inédits. Nourri de lettres classiques, il était attiré par les livres, en faisait copier et enluminer, il les offrait. Contemporain d’une première renaissance occidentale, ce trecento qu’il ignora largement, il fut lui-même une figure exceptionnelle de la renaissance littéraire paléologue et «s’il faut parler de tendances humanistes dans la littérature byzantine du 14e siècle, c’est dans l’œuvre de Cantacuzène qu’il faut, en premier lieu, les rechercher» (A. Kazdhan).